Les vitraux du Gesù : quand le verre raconte l’histoire des Jésuites 

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Entrer dans l’église du Gesù, c’est entrer dans un décor où les vitraux occupent une place essentielle. Ils attirent le regard par leurs couleurs et leurs scènes figurées mais ils ne se contentent pas d’embellir l’édifice. Au XIXe siècle, les Jésuites conçoivent ces verrières comme un véritable programme. Elles doivent raconter, transmettre et rappeler les grandes figures de la Compagnie de Jésus. Leur disposition dans l’église n’est pas non plus laissée au hasard. Le sanctuaire raconte le Christ et le Sacré-Cœur. La nef met en scène les Jésuites et leurs modèles. 

Derrière cette unité apparente se cache pourtant une histoire mouvementée. Plusieurs artistes interviennent sur le projet. Les commandes changent. Une commission contrôle la réalisation. Les désaccords se multiplient. Le chantier, prévu pour durer 18 mois, s’étale finalement jusqu’en 1878

Les vitraux du Gesù permettent ainsi de regarder autrement l’église : comme un lieu où une communauté affirme son identité, mais aussi comme le résultat d’un long chantier artistique et humain. 

Un vitrail pour transmettre un récit 

Les vitraux du Gesù appartiennent à une tradition bien connue : celle du vitrail historié. Ils représentent des personnages et des scènes qui permettent au visiteur de suivre un récit. Cette fonction rappelle directement celle du vitrail médiéval. Au Moyen Âge, les images jouent un rôle essentiel dans la transmission du discours religieux. Une partie des fidèles ne lit pas la Bible et ne comprend pas le latin utilisé pendant la messe. Les images rendent alors les récits accessibles. 

Au XIXe siècle, le contexte a changé. La société s’éduque progressivement et l’accès à la lecture progresse. Mais l’image conserve son pouvoir pédagogique. Elle permet toujours de raconter une histoire en quelques scènes et de rendre visibles des notions religieuses. Les Jésuites reprennent donc une forme ancienne pour répondre à un besoin de leur époque. Les vitraux ne doivent pas seulement être beaux. Ils doivent aussi parler aux fidèles. Cette intention explique en partie le choix d’un programme très figuratif. Les personnages sont identifiables et les scènes suivent une logique.  

Du Christ aux Jésuites : deux histoires dans un même décor 

Le programme des vitraux s’organise autour de deux grands ensembles. 

  • Dans le sanctuaire, les verrières se concentrent sur le Christ. Elles développent plus particulièrement le thème du Sacré-Cœur, alors très important dans la spiritualité catholique du XIXe siècle. 

La transfixion occupe une place centrale. Le traitement de la scène attire notamment l’attention sur la poitrine du Christ et sur son cœur. La composition donne à cet élément une importance particulière. Autour du Christ apparaissent plusieurs figures liées au récit de la Passion et aux épisodes qui suivent. Le programme évolue ensuite à mesure que l’on avance vers la nef. 

  • Au-dessus des chapelles, les vitraux changent de sujet. Ils ne racontent plus principalement la vie du Christ. Ils présentent des figures jésuites considérés comme illustres. Chacun renvoie à une vertu ou à un engagement. Certains sont associés aux missions, d’autres au soin des malades, à l’écriture ou encore à la dévotion mariale. 

Le programme propose donc une série de modèles. Le fidèle découvre ainsi des hommes qui incarnent les qualités que l’Ordre souhaite mettre en avant. Les vitraux deviennent ainsi un outil de transmission de l’identité jésuite. 

Un Moyen Âge réinventé au XIXe siècle 

Le choix des sujets ne suffit pas à comprendre le style des vitraux. Les Jésuites veulent également retrouver l’esprit des images religieuses anciennes. La série de verrière demande une inspiration médiévale, tout en conservant un dessin qui s’appuie sur les acquis de la Renaissance. Les artistes doivent donc composer avec plusieurs références historiques. 

Louis-Victor Gesta reste globalement fidèle à son propre langage. Ses visages et ses figures correspondent à ce que l’on connaît de son travail mais le décor présente aussi des éléments qui renforcent l’évocation du Moyen Âge. Au-dessus de certaines figures sur fond bleu apparaissent notamment de fausses architectures gothiques. Elles donnent aux scènes un cadre ancien et monumental. Les vitraux du Gesù ne sont donc pas des copies du Moyen Âge. En revanche, ils réinterprètent cette tradition avec les moyens et les sensibilités de leur époque. 

Une commande qui change plusieurs fois de mains 

La réalisation de cet ensemble ne suit pas un chemin simple. Trois acteurs principaux interviennent dans le chantier : l’architecte Henri Bach, le cartonnier Bernard Bénézet et le peintre verrier Louis-Victor Gesta. Cependant, Gesta n’est pas le premier artiste envisagé. 

Le projet devait initialement revenir à un atelier parisien, les ateliers Lusson. Un premier contrat est conclu en 1866. Leur proposition ne convainc cependant pas les commanditaires. La verrière-type semble incompatible avec le décor conçu pour l’église. Le projet se tourne alors vers des artistes locaux. 

Louis-Victor Gesta prend finalement en charge les vitraux. À Toulouse et dans la région, il compte alors parmi les grandes figures de la peinture sur verre. Il développe une organisation qui lui permet de produire rapidement de nombreux vitraux. Les Jésuites lui confient pourtant un délai très ambitieux. Le chantier doit avancer rapidement et être réceptionné dans les 18 mois après son lancement (6 mois sont prévus pour le chœur et 12 mois pour la nef). Dans les faits, il va prendre beaucoup plus de temps que prévu. Le sanctuaire est finalement vitré entre 1870 et 1872. La nef suit entre 1872 et 1878. Entre le premier projet et l’achèvement de la nef, plus d’une décennie s’est écoulée. 

Marie-Madeleine, le vitrail qui cristallise les tensions 

Le retard du chantier ne s’explique pas uniquement par la complexité de la réalisation. Les Jésuites veulent garder un contrôle étroit sur les productions. Une commission est donc créée pour examiner les dessins puis les vitraux-tests de Gesta. Le principe est classique : avant de lancer une production complète, l’artiste réalise une verrière servant de modèle. Elle permet de vérifier le dessin, les couleurs et l’aspect général de l’ensemble. Toutefois, ce processus devient particulièrement conflictuel. 

Le vitrail choisi comme modèle représente Marie-Madeleine. La figure apparaît dans le sanctuaire, vêtue d’un grand manteau jaune et placée à proximité de la Vierge. La commission refuse le vitrail-type à plusieurs reprises. Elle demande des modifications jusque dans des détails très fins. Une petite pastille bleue fait notamment l’objet de discussions sur sa teinte. 

Au total, Gesta doit présenter sept versions avant que le modèle soit accepté

Ce contrôle répété ralentit considérablement le chantier. Il montre aussi le niveau d’exigence des commanditaires. Le programme n’est pas entièrement laissé à la liberté du peintre verrier. Les Jésuites veulent maîtriser ce qui entre dans leur église. 

Quand le chantier devient une affaire de personnes 

Les désaccords finissent par dépasser les questions artistiques. Gesta considère notamment que Bernard Bénézet travaille trop lentement. Les relations avec Henri Bach deviennent elles aussi très mauvaises. Les deux hommes finissent par s’affronter violemment. Une insulte marque particulièrement leur conflit : Bach traite Gesta de « décrotteur ». 

Après cet épisode, Gesta refuse de travailler en présence de l’architecte. Le problème est pratique autant que personnel. Bach reste maître d’œuvre du chantier et Gesta doit continuer à intervenir sur place. Les deux hommes doivent donc éviter de se rencontrer et cette situation contribue à allonger encore le chantier. 

L’histoire des vitraux du Gesù montre ainsi quelque chose que l’on oublie facilement devant une œuvre achevée : un décor parfaitement cohérent peut être le résultat d’un processus de création très désordonné

Les archives conservées permettent d’ailleurs de retrouver une partie de cette histoire. Une trentaine de dessins préparatoires sont aujourd’hui conservés entre le Musée du Vieux Toulouse et le Musée des Arts précieux Paul-Dupuy. Leur présence permet de mesurer le travail effectué avant même la fabrication du verre. 

©Crédits Oh là là Toulouse
©Crédits Oh là là Toulouse

Une œuvre financée par les fidèles 

Le programme des vitraux raconte aussi une histoire plus collective. Le chantier est financé par les dons des paroissiens. Cette participation explique notamment la présence de blasons et d’armoiries dans les verrières. Ces marques ne semblent pas constituer un élément essentiel du récit représenté. Elles renvoient plutôt aux familles qui ont participé au financement du chantier. 

Le procédé rappelle, d’une certaine manière, les pratiques de commande que l’on rencontre dans les édifices médiévaux. Le donateur contribue à une œuvre religieuse et peut laisser une trace de sa participation. 

Les vitraux remplissent donc plusieurs fonctions en même temps. Ils transmettent un récit religieux, présentent des modèles jésuites, participent à la décoration de l’église et ils gardent la mémoire de ceux qui ont contribué à leur réalisation. 

Des vitraux qui racontent encore leur propre histoire 

Les verrières du Gesù racontent donc plusieurs histoires à la fois. Et parmi elles, celle du temps qui se lit aujourd’hui dans la matière elle-même. Certaines baies présentent des altérations – des détails peints ont notamment disparu sur certains visages. Ces dégradations rappellent que le vitrail n’est pas une œuvre immobile. Comme tout patrimoine, il évolue et nécessite une attention régulière. 

Les vitraux du Gesù restent pourtant un ensemble particulièrement cohérent. Ils montrent comment une église peut utiliser l’image pour construire un récit complet : partir du Christ, poursuivre avec ceux qui portent son message et inscrire le tout dans l’histoire d’une communauté. 

Pour découvrir cet ensemble monumental et plonger davantage dans l’histoire de ce lieu singulier, des visites guidées sont organisées.